À l’ombre d’Éden

Les efforts d’un couple pour créer une oasis chrétienne dans un monde séculier.

Écrit par Julie Vaughan

Deux singes se balancent d’arbre en arbre. Les cheveux blonds ébouriffés, les pieds nus s’enfonçant dans la terre, les mains sales s’agrippant aux branches. Leurs éclats de rire et leur « Regardez-moi ! » retentissent dans la forêt, et je prie secrètement que les ours des alentours soient partis jouer dans la cour de quelqu’un d’autre.

Kurt et Cindy Grimm nomment cet endroit leur « cour ». À mes yeux, c’est plutôt une oasis. En observant leurs deux petits « singes » — Ollie, 5 ans, et Eli, 3 ans — je ne peux m’empêcher de penser que ce doit être ainsi que les petits garçons s’imaginent le jardin d’Éden : des arbres dans lesquels grimper, des fleurs à admirer, de grands espaces où courir, sauter et jouer, des créatures à apprivoiser, la liberté de crier et celle d’explorer, de toucher à tout ce que Dieu a créé.

Le paradis trouvé

La cour de la famille Grimm ressemble à une forêt tropicale, solitaire et luxuriante — et pour cause. Située sur la pittoresque Sunshine Coast, en Colombie-Britannique, leur maison fait partie d’un ensemble d’« habitations communautaires » qui a adopté un mode de vie durable. Au cœur même de leur copropriété se situe une convention de conservation (la collectivité possède 20 acres de terres, dont 11 sont restés intacts). Autre fait surprenant, on n’y trouve aucune voiture.

La première fois que j’ai entendu les mots « habitation communautaire », « collectivité partagée », « mode de vie durable » et « environnement sans voitures », je m’imaginais un endroit désertique, parsemé de chemins de terre, de champs poussiéreux et de maisons communautaires délabrées, mais nous sommes loin de cette image et loin des cabanes rustiques pleines de « hippies ».

Lorsque j’y suis entrée pour la première fois à bord de ma voiture, objet très insolite dans cet endroit, j’ai tout de suite eu l’impression de me retrouver sur un plateau de tournage. Quel est cet endroit ? me suis-je demandé. Suis-je à mi-chemin entre Petit Poucet l’espiègle et Tarzan ?

Des maisons privées bien entretenues étaient blotties l’une contre l’autre sur le versant d’une colline, leurs pelouses débordantes de verdure, de fleurs exotiques et de jardins communautaires. Un seul chemin pavé, interdit aux voitures, serpentait gentiment la colline et invitait les enfants à y jouer une partie de hockey bottine et à dévaler la pente en trottinette ou en bicyclette. Je croyais m’être aventurée dans le dernier village survivant sur terre — un endroit où les fenêtres et les portes restent ouvertes à toutes heures.

En visitant le village avec mes guides, Kurt et Eli, j’appris que les jardins communautaires et le chemin sans voitures n’étaient pas les seules choses que ces gens avaient en commun. Construite au centre de leur village, il y avait une grande maison communautaire où l’on partageait des repas chaque semaine, grâce à des équipes qui s’occupaient tour à tour de préparer la nourriture et de faire le ménage. On y trouvait aussi une aire de jeux pour les enfants, une salle de télévision, une petite bibliothèque, un grand écran pour la projection de films, un tableau d’affichage et même une suite où les familles pouvaient loger leurs invités gratuitement.

J’ai vite compris pourquoi la famille Grimm avait choisi de s’y installer. La beauté sereine de la nature était très attrayante et le fait que la collectivité ait adopté un mode de vie durable était également important pour les Grimm — surtout pour Kurt, professeur au Département des sciences de la Terre et de l’Océan, à l’Université de la Colombie-Britannique. Cependant, comme j’allais le découvrir, il y avait plus que le simple attrait d’un environnement verdoyant et écologique derrière leur choix singulier.

Kurt et Cindy ont toujours eu à cœur d’élever leurs enfants à la campagne. Après avoir vécu des années dans la ville animée de Vancouver, et bien qu’ils appréciaient certains aspects de la vie urbaine, ils rêvaient de vivre quelque part où leurs garçons pourraient jouer dehors à l’abri des voitures et où ils pourraient profiter des petits plaisirs de la vie rurale. Plus leurs enfants grandissaient, plus Cindy réalisait : « J’ai besoin de côtoyer des gens ; j’ai besoin de mères avec des bébés. » À bien des égards, la collectivité d’habitation communautaire de Roberts Creek répondait à leurs besoins.

Le paysage spirituel

À peine quelques heures après avoir fait le tour du voisinage, j’étais prête à emménager ! On aurait dit l’endroit parfait, l’Éden recréé. Mais j’ai vite pris conscience de sa désolation.

En parcourant la maison communautaire, Kurt et moi discutions à voix basse du paysage spirituel de la collectivité. Parmi les 31 foyers qui constituaient le village, les Grimm étaient les seuls chrétiens. Nombre de leurs voisins étaient des adeptes du bouddhisme, de l’astrologie, de la philosophie New Age et même de la sorcellerie. « Ça m’attriste de voir combien les gens sont perdus », m’a confié Kurt.

Il m’a alors expliqué que leurs voisins avaient pour beaucoup de « bonnes valeurs », qu’ils valorisaient la diversité, la tolérance, le respect de l’environnement et même la famille (quoique leur définition de la famille soit assez vague), mais qu’ils ne connaissaient pas la vraie joie : une relation avec Christ. « Ce que démontre cette collectivité », m’a dit Kurt, « c’est que les bonnes intentions peuvent nous mener loin — et ce village est rempli de personnes pleines de bonnes intentions —, mais cela ne peut pas nous apporter la véritable joie ».

Des missionaires par accident

Pendant mes quelques jours passés chez les Grimm, j’ai été frappée par leur courage et leur optimisme. En emménageant dans cette collectivité, ils ne se doutaient pas qu’ils auraient la responsabilité d’être les seuls témoins de Christ que leurs voisins rencontreraient et, même s’ils jugeaient que Dieu les avait dirigés vers cet endroit, ils ne s’étaient pas sentis clairement « appelés » à y être des missionnaires. Ils étaient missionnaires par accident, des chrétiens qui menaient tranquillement leurs vies, pour découvrir un jour que Dieu les avait placés de manière stratégique comme « lumières » dans un monde de ténèbres.

 « Maintenant que nous sommes ici », m’a dit Kurt, « il nous semble de plus en plus évident que nous avons une tâche à accomplir. Nous sommes en terre missionnaire ».

De façon très concrète, leur terre missionnaire se trouve dans leur cour, devant leur maison, à la table à manger, de l’autre côté de la rue et partout où ils vont. Ils n’ont pas besoin de traverser l’océan ni d’apprendre une nouvelle langue pour être des missionnaires de Christ ; ils sont des flambeaux quoi qu’ils fassent et leurs voisins les remarquent.

« Nous vivons dans un microcosme de la société libérale du monde séculier et parce que nous vivons tous ensemble, c’est encore plus flagrant », m’a expliqué Kurt.

Tout comme des missionnaires, les Grimm sont conscients que leur décision de vivre dans un environnement où Christ n’est pas glorifié pourrait s’avérer néfaste pour la vie spirituelle de leurs enfants. Après avoir regardé Ollie et Eli jouer avec la fille adoptée d’un couple lesbien, j’ai demandé à Kurt et à Cindy ce qu’ils prévoyaient de faire pour protéger leurs enfants des points de vue et des modes de vie séculiers qui les entouraient. J’ai bien apprécié leur honnêteté lorsqu’ils m’ont avoué qu’il n’y avait pas de réponses faciles. Par dessus tout, ils dépendent de Dieu pour les aider en tant que parents et guides spirituels de leurs enfants. En plus de s’assurer que leur vie de famille soit centrée sur Christ, les Grimm continuent de s’investir dans leur église (laquelle n’est pas associée à la collectivité) et ont l’intention d’envoyer leurs enfants dans une école chrétienne. « Ce sera leur ancre, leurs fondations », m’a répondu Cindy. En « ancrant » leurs enfants dans l’enseignement biblique et dans des relations chrétiennes édifiantes, ils s’assurent qu’Ollie et Eli seront bien équipés pour tenir ferme et faire briller leur propre petite « lumière » dans leur collectivité.

De l’espoir pour un Eden perdu

Dès que j’ai réalisé que cet endroit n’était pas le paradis parfait que je m’imaginais, j’ai commencé à reconnaître les signes : des drapeaux de bouddhistes accrochés aux galeries, des sessions de méditation dans la maison communautaire, le coup de gong qui remplace la prière aux repas communautaires.

Comment se sent-on quand on vit sans cesse entouré de gens complètement absorbés par la vaine tentative de créer une utopie sans Christ ? Ils s’étaient créé un « paradis » humain et pourtant, on y retrouvait tant de tristesse et de mécontentement. Je vis que j’avais devant moi des gens perdus qui tentaient de se faire une vie parfaite dans un monde déchu, mais les chrétiens comme nous savent qu’un autre Éden ne peut exister sur terre, tant que Christ n’est pas revenu (Genèse 3:23-24).

Les Grimm répondent à l’appel qui nous est adressé à tous — être une lumière dans les ténèbres et le sel de la terre —, mais ils le font au sein de leur collectivité. Ils vivent coude à coude avec des non-chrétiens et, de bien des façons, ils sont seuls. Malgré tout, ils acceptent leurs circonstances comme un cadeau — un cadeau inattendu, peut-être, et dont ils se fatiguent parfois, mais ils n’agissent pas comme si leur situation était impossible ou comme s’il s’agissait d’un fardeau trop lourd à porter. Ils reconnaissent que Satan semble avoir une emprise sur leur collectivité, mais ils croient aussi que Dieu prévoit de grandes choses pour elle. « Un réveil se prépare ici », prédit Kurt. Dieu nous a tous placés dans des endroits précis et stratégiques. Nous sommes entourés d’âmes perdues à tout moment — dans nos quartiers, dans nos lieux de travail, à l’épicerie ou dans l’autobus. Nombre d’entre eux tentent d’être « assez bons » pour Dieu, d’autres cherchent à se faire une vie parfaite sans lui. Comme eux, nous sommes des créatures déchues. Mais nous comprenons la futilité d’essayer de vivre sans Christ.

Nous sommes probablement tous des « missionnaires par accident ». Nous ne sommes pas toujours appelés à déménager à l’étranger, mais nous vivons tous dans un monde perdu et pécheur, loin du jardin d’Éden. Il suffit parfois d’un petit coup de pouce de la part de Dieu pour nous rappeler qu’en faisant un effort conscient pour nous investir dans nos collectivités, nous récolterons de nombreuses occasions de partager son amour et son espoir dans un monde brisé.

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