Deuil et tension dans le couple

Quand la douleur de l’infertilité agit comme un gouffre plutôt qu’un aimant

Écrit par Nicole Zasowski

Comment mon mari peut-il vivre exactement la même chose que moi et ne pas me comprendre ?

Ces mots tournaient en boucle dans ma tête pendant la longue période d’infertilité que nous avons traversée, incluant cinq fausses-couches. Pour Jimmy et moi, l’infertilité et les fausses-couches sont devenues l’arrière-plan de certains des moments les plus difficiles de notre mariage. Nous traversions la même tempête, mais dans deux bateaux différents.

Ses réactions étaient différentes des miennes, tout comme ce qu’il ressentait, et de ce fait, je me sentais isolée. La peur me poussait à agir. Pour moi, notre combat pour devenir parents était devenu un deuxième travail. Je passais des heures au téléphone avec les médecins ou à discuter avec des amies et des amies d’amies qui avaient vécu une expérience similaire, pour acquérir de nouvelles connaissances et développer une stratégie concrète.

Jimmy préférait maintenir un sentiment de normalité en continuant à faire des projets avec ses amis et à parler de tout et de rien avec moi. Face à cette réaction, j’ai pensé à tort que j’étais plus investie que lui dans notre désir de fonder une famille.

Un jour, j’ai levé les mains au ciel en soupirant : « Est-ce que tout cela a la moindre importance pour toi ? » Évidemment, c’était le cas, mais chaque fois que nous subissions une nouvelle perte, tandis que je cherchais des réponses, Jimmy prenait le temps de vivre son deuil et de réfléchir à la prochaine étape.

Comment un couple peut-il se rapprocher lorsque la douleur agit plus sur eux comme un gouffre que comme un aimant ? En tant que thérapeute familiale, j’ai eu l’occasion de travailler avec d’innombrables couples qui subissent les affres de l’infertilité et de la perte de leur bébé et j’ai appris que les difficultés que je rencontrais dans mon propre mariage n’étaient pas rares. La bonne nouvelle c’est qu’il est possible de tracer de nouveaux chemins d’intimité sur lesquels notre souffrance devient un moyen pour nous rapprocher de notre époux ou épouse.

Des vécus différents

D’abord, essayons de comprendre le problème. Après une fausse-couche, l’une des réalités les plus difficiles à vivre pour les couples, c’est la manière dont chacun traverse les mêmes circonstances, la même expérience, de manière très différente. Dans mon cas, j’ai appris à lier dès mon enfance mon identité à la notion de performance. Si mon niveau de performance était bon, j’avais le sentiment d’avoir de la valeur. Par contre, si je faisais face à la déception, j’avais l’impression d’être moi-même une déception pour les autres. Alors, après chaque fausse-couche je me sentais incompétente.

Par ailleurs, ce qui faisait réellement souffrir mon mari, c’était l’impression que les choses échappaient à son contrôle. Il faisait de son mieux et travaillait dur, sans pouvoir atteindre le résultat voulu. Donc, lorsque nous perdions un bébé à cause d’une fausse-couche, il se sentait impuissant relativement aux circonstances et à sa propre douleur.

Un soir, je me suis sentie particulièrement incapable de gérer notre situation, mais aussi d’aider Jimmy à comprendre mon point de vue. Je savais qu’il était épuisé, mais j’ai tout de même choisi de garder le contrôle, plutôt que de soigner notre relation. Je l’ai forcé à parler du problème en long et en large.

Plus je le poussais à en parler, plus Jimmy se repliait sur lui-même. Je savais qu’il ne le faisait pas pour me frustrer, mais comme il ne pouvait pas régler notre problème, il se contentait de fixer le sol, jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller nous coucher. Plus je m’accrochais à mon désir de contrôle, plus mon mari se renfermait.

Mes fausses-couches étaient une attaque à l’égard de mon identité et de la sienne. Chacun à notre manière, nous nous sentions insuffisants, voire défectueux, et nous nous demandions : « Y a-t-il quelque chose qui ne va pas chez moi ? » La douleur émotionnelle que nous ressentions — l’impuissance, le manque de valeur, le désespoir ou autre — était liée à la manière dont nous avions été blessés plus tôt dans notre vie.

Quand on comprend l’histoire de notre époux ou épouse.les événements et circonstances qui expliquent sa manière de vivre la perte ou de réagir aux difficultés, il devient un peu plus facile d’aborder la souffrance ensemble plutôt que la laisser nous séparer. Le fait de comprendre nos différences émotionnelles nous aide à faire preuve de grâce et de compassion l’un envers l’autre. En réalité, la douleur émotionnelle que nous allons ressentir à la suite d’une fausse-couche vient d’abord de notre histoire et moins des circonstances en cours.

Des réactions guidées par la souffrance

À la suite de l’une de mes fausses-couches, mon mentor m’a écoutée avec compassion, m’a laissé le temps d’énumérer tout ce que cette perte me coûtait, puis m’a dit quelque chose que je n’oublierai jamais : « Nicole, je suis désolée de ce qui t’arrive, et je sais que tu sauras bien gérer ta souffrance. »

J’avais l’habitude de réfléchir à la meilleure manière de gérer avec sagesse mon temps, mes ressources ou mes talents, mais je n’avais jamais pensé que ma souffrance émotionnelle était aussi un élément à gérer.

Nous ne pouvons pas éliminer la souffrance de nos vies ni contrôler le moment ou la manière dont elle nous assaille. Pourtant, nous avons le pouvoir de choisir comment nous réagissons. En tant que thérapeute restaurative, je crois qu’il existe quatre réactions de base face à la souffrance : l’accusation, la honte, le contrôle et la fuite. Lorsque nous laissons la souffrance nous diriger, nous réagissons par l’un ou plusieurs de ces comportements nocifs.

Bien sûr, notre souffrance est réelle, mais il y a une grande différence entre le fait que nos sentiments soient réels et le fait qu’ils soient vrais.

Gérer sa souffrance

Pour bien gérer notre souffrance, nous devons non seulement mettre des mots sur ce que nous ressentons, mais aussi nous demander quel message nous choisissons pour aller de l’avant. Choisirons-nous de rester coincés dans notre douleur ou de reconnaître nos sentiments tout en choisissant la vérité concernant notre identité et nos émotions ?

Lorsque nous choisissons la vérité, notre comportement change envers l’autre et aussi envers nous-mêmes.

  • Au lieu d’accuser, nous encourageons.
  • Au lieu de vouloir faire honte, nous chérissons.
  • Au lieu de chercher à contrôler, nous collaborons.
  • Au lieu d’anesthésier nos sentiments ou de fuir, nous restons connectés à notre situation et à l’un à l’autre.

Être un bon gestionnaire de notre souffrance ne nous permettra pas de l’effacer, mais cela déterminera si nous perpétuons la souffrance dans notre relation ou si nous nous en servons pour avancer vers la guérison, créer des liens et grandir ensemble.

En pratique

Le savoir seul n’est pas suffisant pour créer le lien que nous désirons. Comme l’a dit l’une de mes collègues : « On peut mobiliser nos pensées et nos actes pour atteindre un nouveau sentiment, mais on ne peut pas s’appuyer sur nos sentiments pour changer de manière de penser et d’agir. » En d’autres termes, si nous voulons changer ce que nous ressentons, nous devons changer notre manière de penser et d’agir.

La croissance personnelle et la guérison au sein de nos relations demandent de la pratique. Vous êtes peut-être encore en train de traverser avec peine votre deuil, mais quelles nouvelles actions pouvez-vous mettre en place pour nourrir votre propre cœur et soigner votre relation avec votre époux ou épouse. Quel pas pouvez-vous faire aujourd’hui pour vous rapprocher de votre époux ou épouse alors que vous portez le deuil ensemble ?

Jimmy et moi avons choisi d’adopter un principe pour traverser ensemble cette période difficile que nous avons appelé : « les décisions partagées ». Lorsque nous devions prendre une décision concernant notre prochaine étape, nous partagions nos idées et nos désirs personnels, puis nous discutions jusqu’à nous sentir tous les deux en paix par rapport à notre choix. Tant que nous n’avions pas atteint une décision partagée, nous ne faisions rien. Ce principe m’a obligée à me montrer plus équilibrée dans la relation et à accepter les compromis. Par ailleurs, cela a encouragé mon mari à prendre part à la conversation.

Comprendre notre souffrance, la gérer au mieux et mettre en pratique des principes pour mieux créer des liens, voilà ce dont parlait l’apôtre Paul en Éphésiens 4.22-24. Il appelle les croyants à se : « débarrasser du vieil homme qui correspond à votre ancienne manière de vivre et se détruit sous l’effet de ses désirs trompeurs », pour se laisser « renouveler par l’Esprit dans votre intelligence » et à « revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté que produit la vérité. »

Quelle que soit la version de « pour le meilleur ou pour le pire » que nous vivions — qu’il s’agisse de problème de fertilité, de difficultés financières ou de désaccord concernant l’éducation des enfants — c’est l’invitation qui nous est faite et le meilleur chemin vers un couple plus uni.


Nicole Zasowski est une thérapeute familiale agréée, une oratrice très demandée et autrice de plusieurs livres, dont From Lost to Found (De perdu a retrouvé, non traduit) et l’étude biblique Daring Joy (Oser la joie, non traduit).

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