La moralité et le cœur de Dieu

Comment aider nos enfants à progresser de l’égoïsme à la maturité?

Écrit par Mathieu Simard

Avez-vous déjà pris un pas de recul devant l’égoïsme effronté que peuvent manifester les enfants ? Comment un enfant si jeune, si « pur », peut-il commettre de telles actions ou dire de tels mensonges ? Plus tard, avez-vous remarqué comment ce même enfant applique les règlements qui lui ont été enseignés sans nuance et sans pitié ? Nous aimons bien penser que nous avons évolué au-delà de ces stades pour devenir les adultes moraux et empathiques (bien qu’imparfaits) que nous sommes aujourd’hui ? Prendre un pas de recul afin de comprendre les étapes par lesquelles nous sommes passés nous sera d’une aide importante pour assister nos enfants dans leur développement moral. Parce que nous ne voulons pas seulement qu’ils soient moraux, mais qu’ils aient un cœur selon Dieu.

Lorsqu’on parle de moralité, on a tendance à y répondre de deux façons – chacune insatisfaisante. La première réponse est le légalisme : la seule façon d’être moral comme Dieu est d’appliquer la Bible à la lettre… et chaque commandement pris dans un verset obscur compte pour lui plaire convenablement. La seconde réponse est la licence : on se permet n’importe quelle action sous prétexte que la grâce de Dieu enlève le péché et sa culpabilité. J’ai longtemps considéré la moralité comme une chose qui pouvait s’évaluer en tant que succès ou échec à la fin de la journée. Mais cette approche ne nous permet pas de passer au-delà du légalisme. Si je percevais ma performance comme un succès, j’en étais fier et pouvais me permettre de regarder les autres, moins purs que moi, avec dédain. Si je n’avais pas performé adéquatement, le remords m’écrasait. Aucune de ces réactions ne me permettait de voir le cœur de Dieu pour moi et celui qu’il désirait que j’aie pour les autres. Et si Dieu voulait que je conçoive la moralité comme un chemin sur lequel progresser, et sur lequel Il allait m’accompagner, plutôt qu’un état que je pouvais soit atteindre ou manquer ?

TROIS STADES DE DÉVELOPPEMENT MORAL

Il y a un demi-siècle, la psychologie a fait une découverte qui permet d’orienter la quête morale des chrétiens. Jean Piaget a découvert que la moralité se développait chez une personne en passant par trois niveaux : le niveau égoïste à l’enfance, le niveau conventionnel à l’adolescence, et finalement le niveau intériorisé à l’âge adulte. Chaque niveau a ses avantages et ses inconvénients. Aucun niveau n’est mauvais en soi ; l’important est de continuer de progresser et ne pas rester bloqué à l’un des deux premiers niveaux.

Par exemple, un enfant pourrait voler le jouet d’un autre enfant, car son plaisir est le seul indicateur de bien ou de mal. Punir un enfant le prive de son plaisir ; ainsi la punition est un élément essentiel à ce niveau pour inculquer ce qui est mal. En contrepartie, la récompense est également importante pour valoriser les bonnes attitudes. À l’adolescence, le bien et le mal deviennent codifiés : d’abord par la pression des pairs, puis par les règlements de l’école, les rituels de l’église, et éventuellement par les lois de l’État. La pression des pairs, au début de l’adolescence, peut expliquer pourquoi certains adolescents sont rebelles – à leurs yeux, le bien est défini par leur groupe d’appartenance… d’où l’importance de s’assurer qu’ils sont dans un bon groupe.

Éventuellement, les règlements institutionnels prendront plus d’importance que les pairs. Les gens à ce niveau sont souvent rigides et défendent la structure de l’institution qui détermine les règlements auxquels ils adhèrent, car si elle est attaquée, c’est le bien et le mal qui  s’effondrent à leurs yeux. Finalement, le troisième niveau constitue à intérioriser les notions de bien et de mal et de chercher, par nos choix, à produire le plus de bien au plus de gens autour de nous. Par exemple, si un gouvernement nazi prend le pouvoir et décide de tuer les Juifs, les personnes au deuxième niveau de moralité collaboreront, car l’institution de l’État l’a décidé et ils doivent obéir ; à l’opposé, les personnes au troisième niveau réagiront en combattant ce gouvernement de diverses façons.

LE CHEMINEMENT BIBLIQUE

Le théologien Dan Motet démontre que l’histoire biblique suit ce cheminement : le peuple d’Israël peut être considéré collectivement comme un enfant qui serait né lors de l’Exode et qui aurait grandi pour devenir adulte avec le Nouveau Testament. En effet, jusqu’à l’Exil à Babylone, le peuple d’Israël obéit rarement à Dieu et Dieu doit les avertir par des prophètes et leur envoyer des envahisseurs pour qu’ils fassent pénitence et changent de comportement. Ensuite, après l’Exil, le prêtre Esdras apporte sa réforme qui fut marquante dans l’histoire d’Israël. La Loi est enseignée et devient le centre de moralité du peuple d’Israël. Les successeurs d’Esdras seront les pharisiens qui répandront et protégeront cette approche légaliste parmi tout le peuple. Finalement, Jésus vient vivre sur Terre et nous enseigne que toute la Loi est résumée en deux commandements (qui résument le troisième niveau de moralité) : aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même (Mt.22.37-40). Un exemple classique serait la femme adultère que Jésus a protégée d’être lapidée par les pharisiens; Jésus ne suivait pas à la lettre la Loi de Moise, mais il manifestait une moralité supérieure.

Cette interprétation est fascinante, car elle démontre deux choses : que Dieu est un parent  qui désire enseigner et façonner son peuple jusqu’au niveau le plus mature, et que Jésus est une fois de plus, le point culminant de la révélation divine – même au niveau moral. De plus, ces niveaux s’appliquent aussi bien dans l’histoire de la Bible que dans nos vies personnelles ; les deux premiers niveaux correspondent aux deux mauvaises tendances chrétiennes face à la moralité : le premier niveau sans punition devient de la licence, tandis que le second niveau conduit au légalisme. Malheureusement, plusieurs personnes restent bloquées au deuxième niveau, là où l’obéissance à la loi est garante de toute moralité.

PORTER DU FRUIT

Pour aider nos enfants à passer de l’égoïsme à la maturité en Christ, sans rester pris au niveau du légalisme, nous devons savoir les guider le long du processus. L’apôtre Paul nous montre le chemin dans Galates 5 : il ne suffit pas d’obéir à tous les règlements connus (selon le légalisme, Ga. 5.1) ni en agissant en se souciant seulement de son plaisir personnel (selon la licence, Ga. 5.16). Il faut envisager la moralité comme un processus où nous cherchons constamment à grandir et atteindre le troisième niveau pour porter du fruit (Ga. 5.22). Ensuite, nous pourrons guider nos enfants à partir de là où ils se trouvent. Pour y arriver, il faut ne pas mépriser la séquence des niveaux ; il faut respecter que son enfant doive passer par ceux-ci. Donc, on ne devrait pas forcer l’enfant à arriver au niveau final dès le début, mais toujours chercher à le stimuler vers le niveau suivant en lui montrant subtilement les limites de son stade moral pour lui donner le goût du niveau suivant.

Avec son jeune enfant qui est au niveau égoïste, il serait bénéfique de reconnaître d’abord son désir de plaisir immédiat, tout en lui faisant voir les désirs des autres et le conduire à réaliser qu’un règlement neutre serait un meilleur juge que son unique plaisir. Cela s’appliquerait par exemple lorsqu’il pleure, car il n’a pas le jouet qu’il désire, ou lorsqu’il se frustre de perdre à un jeu, après l’avoir consolé.

Avec son enfant au début de l’âge adulte, il serait pertinent de confronter deux systèmes de règlements différents, de lui montrer les limites des règlements et des lois, en lui faisant comprendre que parfois, elles sont injustes – malgré les meilleures intentions de ceux qui les ont développés. Le but de cela n’est pas de détruire les bases de la moralité, mais de conduire au niveau suivant : le niveau de l’amour. Par exemple, on pourrait visiter différents types d’églises pour confronter différentes visions des pratiques chrétiennes. Cela pourrait permettre de relativiser les codes vestimentaires (du voile au piercing), l’importance des styles de louange ou même de la ponctualité sur notre moralité. À travers le dialogue qui résultera de ces visites, il y aura l’occasion de discuter ensemble de ce qui provient de préférences personnelles et culturelles et ce qui est essentiel à la vie de la foi. Ainsi, il sera possible de se questionner sur ce qui motive nos jugements : est-ce la satisfaction de nous sentir moraux ou « dans le droit », ou bien l’amour ?  Le cœur ainsi exposé, nous arrivons à la question à la base de la maturité chrétienne : comment faire pour aimer mon prochain tel que Jésus l’aime ?

Bonne progression vers la stature parfaite de Christ!


Mathieu Simard est professeur de physique au CÉGEP de Sherbrooke. En plus d’être amateur de hockey et de voyages à l’international, il poursuit des études en théologie, sujet pour lequel il a un intérêt marqué. Reconnu pour la pertinence de son contenu, il est un prédicateur recherché.