Starbucks versus le rêve laïque

Écrit par Subby Szterszky

Si vous êtes un adepte de Starbucks, vous êtes peut-être familier avec leur campagne « Selon moi », où de brefs messages inspirants introduits par ce titre ornent leurs verres à café. On y propose un large éventail de citations présentant tantôt le baratin du Nouvel-Âge, tantôt des épigrammes adroites, des observations intéressantes sur le monde, ou parfois même des commentaires bibliques avertis. Il s’agit en fait de l’approche marketing de la chaîne Starbucks : se présenter comme étant le « troisième lieu » entre la maison et le travail, un endroit offrant un sentiment d’identité et de communauté.

Avec cette approche marketing, il n’est pas surprenant que la chaîne ait récemment fait inscrire « Come together » (Rassemblons-nous) sur les tasses de différentes succursales dans la région de Washington, D.C., afin d’inciter les parlementaires à parvenir à un accord pour éviter le « mur budgétaire ».

En fin de compte, cette action inoffensive n’a pas eu les effets escomptés selon certains observateurs, dont le vénérable Forbes Magazine. Mickey Kaus, du Daily Caller, a écrit un article au titre provocateur, « Is Starbucks a Cult ? » (Starbucks est-il une secte ?), dans lequel il établit un parallèle entre Starbucks et Chick-fil-A — une chaîne de restauration rapide récemment critiquée pour l’opposition de ses dirigeants envers le mariage gai. Il livre une spéculation alarmante : que se passerait-il si, comble de l’horreur, la chaîne de restauration rapide forçait ses employés à écrire «Préservez la famille» sur ses emballages ? Il ajoute que les gens à l’emploi de compagnies telles Starbucks, ne souhaitent pas être mêlés aux croisades politiques de leurs patrons.

Si vous êtes comme moi, vous vous demandez sûrement : « quel est le scandale ? » Il se peut que d’un point de vue politique et économique, nos positions diffèrent de celles de Starbucks — et tout particulièrement lorsqu’il est question du mur budgétaire. Il peut également arriver que nous trouvions leur campagne « Come together » un peu bidon, voire de mauvais goût. Mais sérieusement ? Une secte ?

Dans une réplique à l’article de Mickey Kaus, Greg Forster, du blogue Hang Together, indique que deux présomptions laïques sont à la base de cette consternation face à Starbucks, sans mentionner Chick-fil-A. La première, la présomption que les entreprises sont (ou devraient être) moralement et culturellement neutres. Celles-ci ne peuvent pas parler de religion, de politique ou de quoi que ce soit d’autre sortant du cadre de leur travail, celui de vendre des produits et de faire des profits. La seconde présomption, liée à la première, est que le but premier du travail (pour ne pas dire son seul but) est de recevoir un chèque de paye. Le concept de vocation, le fait d’utiliser ses dons aux profits des autres pour enrichir la société, n’est que très rarement pris en considération.

Comme l’explique Forster, ces deux présomptions sont sans fondement et irréalistes. D’emblée, elles présentent une vision artificiellement divisée du monde, puisqu’elles refusent d’admettre que les croyances et les valeurs de chacun ont une influence directe sur l’expression de la culture humaine. Au final, ces deux croyances appauvrissent la société et déshumanisent les individus et leur travail. Elles perpétuent le mythe qu’il soit possible d’aborder son travail, son entreprise ou tout autre aspect culturel avec une position philosophique et éthique neutre. C’est faux ! La vérité est que chacun d’entre nous témoigne notre vision du monde et nos présuppositions dans toutes les facettes de notre vie privée et publique. Chacun d’entre nous ! Cela vaut aussi bien pour les personnes et les organisations laïques que pour les personnes et les organisations croyantes.

Historiquement toutefois, la laïcité a toujours cherché à se définir comme étant un terrain neutre privilégié. En fait, elle est seulement parvenue à transformer la liberté de religion en liberté face à la religion, réduisant ainsi la pratique de la foi aux lieux privés et laissant croire qu’il vaut mieux ne pas aborder la foi dans les différentes sphères de la culture publique. Croyez ce que vous voulez dans l’intimité de votre maison. Allez à l’église si vous le souhaitez. Mais par-dessus tout, gardez vos croyances pour vous et n’allez surtout pas en parler dans la salle de conférence, dans la classe ou au magasin!

Bien entendu, et malgré toutes les protestations de neutralité et de tolérance, les expressions culturelles publiques n’ont pas toutes le même impact. Écrivez de petits messages sur des verres à café encourageant les gens à être gentils et à aimer la planète, vous vous en sortirez probablement bien. Donnez un ton politique ou social à ces messages, et vous marcherez sur des œufs. Utilisez votre réseau public pour supporter le modèle familial traditionnel, vous vous retrouverez dans de l’eau encore plus chaude que le contenu de votre café aromatisé.

Il n’y a pas de terrain neutre. Les croyances et les valeurs des individus et des entreprises, qu’elles soient religieuses ou laïques, vont inévitablement colorer leur conduite et leur façon de faire leur travail.

Si j’avais le choix, je choisirais un monde où Starbucks écrit des messages quétaines sur des verres à café plutôt qu’un monde où ces messages kitsch sont censurés à cause d’une vision laïque du monde.

Subby Szterszky est le rédacteur en chef de la rubrique Foi et Culture chez Focus on the Family Canada.

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