Vous souhaitez mettre un frein à l’intimidation ? Un expert demande l’aide de parents actifs et engagés

Pourquoi les lois visant à lutter contre l’intimidation font-elles fausse route ?

Écrit par Peter Jon Mitchell

La cyberintimidation est un problème reconnu nationalement. Pourtant, même s’ils sont bien conscients du problème, les législateurs continuent de proposer des solutions erronées.

Prenez l’exemple de l’Alberta qui, le 19 novembre 2012, a adopté une nouvelle loi sur l’éducation, laissant le soin aux enfants de s’occuper eux-mêmes des problèmes d’intimidation. Comment cela est-il possible ? Le projet de loi stipule, par exemple, que les étudiants qui sont témoins d’actes d’intimidation et qui ne les dénoncent pas sont passibles de suspension, et ce, même si l’intimidation survient après les heures de classe ou sur le Web.1Loi sur l’éducation 2012, 1re session, 28e législature, Alberta. (2012). Information tirée du document : http://www.assembly.ab.ca/ISYS/LADDAR_files/docs/bills/bill/legislature_28/session_1/20120523_bill-003.pdf Voir section 31, Student responsibilities, et section 36, Suspension.

Selon certains experts, si les adultes, les parents plus particulièrement, sont exclus de la solution, les enfants risquent d’être exposés à encore plus d’intimidation et cela n’aidera pas à régler le problème. Menacer les étudiants pour qu’ils dénoncent les intimidateurs peut sembler raisonnable à première vue, mais, lorsque les jeunes sont eux-mêmes chargés de rétablir l’ordre sur Internet, les adultes sont forcés d’admettre ne pas être présents sur les médias sociaux. Et malheureusement, les intimidateurs le savent.

L’Internet permet aux intimidateurs de rester anonymes et de couvrir un vaste territoire qui n’est pratiquement pas surveillé. Les enfants intimidés n’ont que très peu de ressources sécuritaires vers lesquelles se tourner, et, pire encore, ils se jettent souvent, sans le savoir, dans la gueule du loup. C’est ce qu’a fait Amanda Todd lorsqu’elle s’est exposée en ligne. Les parents utilisent peut-être les mêmes médias sociaux que leurs enfants et ados, mais ils sont tout de même absents de la vie sociale en ligne de leurs jeunes.

Les médias sociaux ne sont pas le problème, ceux-ci ne font qu’amplifier le fait que les adultes et les enfants ont, par la force des choses, des vies bien distinctes. Trop souvent, les parents et les enfants ne se voient qu’une heure ou deux en soirée. De la garderie, durant la semaine, aux programmes de sport la fin de semaine, la vie des jeunes est de plus en plus programmée.

Il n’en fut pas toujours ainsi. Dans l’histoire, les parents ont presque toujours élevé leurs enfants jusqu’à l’âge adulte en leur fournissant des repères sociaux et en leur inculquant les valeurs et les traditions qui leur étaient chères. De nos jours, toutefois, les enfants ont de plus en plus tendance à partager leurs repères sociaux entre eux2Pour en savoir plus à ce sujet, consultez le livre de G. Neufeld et G. Maté, Hold on to Your Kids. Toronto, Vintage Canada, 2005.. Il y a plus d’une dizaine d’années, l’auteure Patricia Hersch décrivait les adolescents comme étant une « tribu à part »3Hersch, P., A tribe apart: A journey into the heart of American adolescence, New York, Ballantine Books, 1999.. Elle s’est penchée sur les valeurs et les codes propres à la culture des jeunes, observables dans la musique qu’ils écoutent, leur style vestimentaire, leur façon de parler et les symboles qui les identifient. Lorsque les adultes sont inquiets d’un problème, tel l’intimidation, ils demandent à rencontrer des interprètes culturels — des experts et des éducateurs — afin qu’ils leur donnent des conseils, des tactiques et des techniques.

La vérité est que, pour régler le problème de l’intimidation, nous devons arrêter de mettre l’emphase sur l’arbitrage et devons plutôt nous concentrer à développer de vraies relations entre adultes et enfants. Le psychologue canadien clinicien du développement, Gordon Neufeld, affirme que l’humain a besoin d’attaches — de prendre soin des autres et que les autres prennent soin de lui. Il s’agit de notre instinct primaire. Les enfants désirent ardemment s’attacher à leurs parents ainsi qu’à d’autres adultes, et cela est bon pour le développement de leur cerveau.

Si les enfants ou les ados n’ont pas de relation d’attachement solide avec un adulte, ils vont développer des attachements primaires moins fiables avec leurs pairs. Dans son livre Retrouver son rôle de parent4NDLT. Les citations sont en traduction libre, cependant, les références dans le texte proviennent du titre original, Hold on to Your Kids., Gordon Neufeld affirme que l’attachement entre pairs peut augmenter les risques d’agression.5Neufeld, G. et Maté, G., Hold on to Your Kids, Toronto, Vintage Canada, 2005, p. 130.

Dans son diagnostic sur l’intimidation, Neufeld explique que « le véritable problème n’est pas le comportement lui-même, mais la perte de l’attachement hiérarchique naturel avec les adultes responsables ».6Neufeld, G. et Maté, G., Hold on to Your Kids, Toronto, Vintage Canada, 2005, p. 141.

Le mois dernier, le docteur Neufeld a expliqué à des éducateurs de Montréal que l’instinct d’intimidation surgit lorsque l’instinct dominant, ou l’instinct dominant d’attachement ne va plus. Un instinct dominant sain pousse un individu à prendre soin des autres. Il arrive toutefois que cet instinct soit corrompu et qu’il se transforme en une obsession de domination. Le docteur Neufeld affirme que l’instinct dominant d’attachement est censé être fluide et réceptif, mais qu’il peut se bloquer et devenir l’aspect définissant la personnalité de quelqu’un. L’instinct d’intimidation d’une personne émerge lorsque son instinct dominant d’attachement est bloqué et qu’il n’est pas modéré par la volonté de se responsabiliser et de prendre soin des autres.7Neufeld, G., Bullies: Their making and unmaking (Présentation écrite pour le Centre of Excellence for Behavioural Management de la commission scolaire de l’école Riverside à Montréal), 24 octobre 2012.

Gordon Neufeld affirme également qu’une surcharge ou un traumatisme émotionnel peuvent amener le cerveau à lutter contre les sentiments de vulnérabilité — le genre de sentiments qui pousse quelqu’un à prendre soin des autres. Un individu ayant un instinct dominant d’attachement sain fait preuve de compassion face à la vulnérabilité des autres, mais les intimidateurs, engourdis par une surcharge émotionnelle, n’y voient que l’opportunité de dominer et de profiter de cette vulnérabilité.

« Plusieurs écoles encouragent les relations d’attachement primaire entre les enfants, mais des blessures et des surcharges émotionnelles se développent, et cela peut créer un lieu propice pour les intimidateurs », explique le docteur Neufeld.8Idem Voici un exemple typique : une spécialiste de la lutte contre l’intimidation a récemment confié au Vancouver Sun, en parlant de conversations qu’elle avait eues avec des étudiants, que « plusieurs jeunes se sentaient déconnectés des adultes de leur école… plusieurs d’entre eux ont dit se sentir plus attachés à l’espace physique qu’aux adultes de l’école ».9Steffenhagen, J., B.C. students now able to report bullying anonymously (version mise à jour), 13 novembre 2012. (Blogue : http://blogs.vancouversun.com/2012/11/13/b-c-students-now-able-to-report-bullyinganonymously/)

Le docteur Neufeld met les adultes au défi de défaire les intimidateurs. Ils doivent reprendre doucement leur rôle dominant, gagner la confiance des intimidateurs et leur montrer qu’ils sont importants à leurs yeux. Cela prend du temps et de la patience. Gordon Neufeld soutient également que plusieurs programmes de lutte contre l’intimidation vont à l’encontre de la nature humaine et de l’instinct qui nous pousse à développer des relations hiérarchiques saines.10Neufeld, G., Bullies : Their making and unmaking. (Présentation écrite pour le Centre of Excellence for Behavioural Management de la commission scolaire de l’école Riverside à Montréal), 24 octobre 2012. En effet, ces programmes ont souvent tendance à tenter d’éliminer le comportement d’intimidation plutôt que de s’attaquer à la racine du problème.

Si le paradigme du docteur Neufeld est juste, les adultes doivent regagner la confiance de leurs enfants en faisant appel à l’instinct humain. Les adultes, les parents en particulier, ont besoin d’être fermes dans leurs attentes et doivent, en même temps, s’imposer en tant que figure d’attachement primaire de leurs enfants. Menacer de suspendre les témoins virtuels n’est donc pas la solution, cela ne fait que renforcer l’idée que nous sommes bien loin de la cour de récréation.

Peter Jon Mitchell est un chercheur sénior travaillant pour l’Institut du mariage et de la famille Canada.

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    Loi sur l’éducation 2012, 1re session, 28e législature, Alberta. (2012). Information tirée du document : http://www.assembly.ab.ca/ISYS/LADDAR_files/docs/bills/bill/legislature_28/session_1/20120523_bill-003.pdf Voir section 31, Student responsibilities, et section 36, Suspension.
  • 2
    Pour en savoir plus à ce sujet, consultez le livre de G. Neufeld et G. Maté, Hold on to Your Kids. Toronto, Vintage Canada, 2005.
  • 3
    Hersch, P., A tribe apart: A journey into the heart of American adolescence, New York, Ballantine Books, 1999.
  • 4
    NDLT. Les citations sont en traduction libre, cependant, les références dans le texte proviennent du titre original, Hold on to Your Kids.
  • 5
    Neufeld, G. et Maté, G., Hold on to Your Kids, Toronto, Vintage Canada, 2005, p. 130.
  • 6
    Neufeld, G. et Maté, G., Hold on to Your Kids, Toronto, Vintage Canada, 2005, p. 141.
  • 7
    Neufeld, G., Bullies: Their making and unmaking (Présentation écrite pour le Centre of Excellence for Behavioural Management de la commission scolaire de l’école Riverside à Montréal), 24 octobre 2012.
  • 8
    Idem
  • 9
    Steffenhagen, J., B.C. students now able to report bullying anonymously (version mise à jour), 13 novembre 2012. (Blogue : http://blogs.vancouversun.com/2012/11/13/b-c-students-now-able-to-report-bullyinganonymously/)
  • 10
    Neufeld, G., Bullies : Their making and unmaking. (Présentation écrite pour le Centre of Excellence for Behavioural Management de la commission scolaire de l’école Riverside à Montréal), 24 octobre 2012.